Aline&Out : Transjournal, 28/02/2018, Miroir, miroir…

Je l’ai déjà dit sur ce blog, les miroirs sont mes ennemis.

Chaque fois que je m’y regarde, la dysphorie remonte. Chaque fois que je m’y regarde, j’y vois un homme. L’homme que j’ai cru être pendant 24 ans. L’homme que je fais semblant d’être la plupart du temps. L’homme que l’on m’a dit que j’étais. L’homme que je ne suis pas.

Cet homme est toujours là dans le miroir. Il a beau m’avoir cédé sa place, je le vois toujours.

Et quand je suis en fille, c’est pire. Je le vois sous le maquillage, sous les vêtements. Je vois ses traits, sa silhouette. Je vois un homme déguisé en femme. Il est grotesque.

Je hais les miroirs.

Mais aujourd’hui, pour la première fois, un miroir ne m’a pas trahie. Je prenais le métro. J’étais près de la porte de la cabine, en bout de rame. La porte est ornée d’un grand miroir. Je me vois de la tête aux mollets. Je suis en garçon. Et pourtant, en croisant le regard de mon reflet, pour la toute première fois, j’y ai vu quelqu’un d’autre. Pas exactement moi. Mais une personne aux traits plus féminins. C’est comme si la femme que je suis derrière ce masque commençait à se voir. Comme si le masque perdait de son opacité.

J’étais tellement émue que j’ai failli rater mon arrêt. L’homme qui tenait la barre près de moi me regardait, se demandant sûrement ce qu’il m’arrivait.

En sortant, j’ai essayé de retrouver ce reflet dans les vitrines, dans les fenêtres de voitures. Je ne l’ai pas retrouvé.

Mais l’espace de quelques minutes, j’ai enfin pu me voir. Me voir moi. Celle que je suis en dedans. C’est étrange de se rencontrer soi-même. Mais ça fait du bien.

Publicités

Aline&Out : Transjournal, 27/01/2018, Coming out 3 : The Coming Outing

Je suis probablement en train d’écrire l’article le plus important de ce blog. Jusque là je considérais que c’était « Je suis une mauvaise trans », pour sa portée politique, mais celui-ci est tellement plus personnel et majeur… Et pourtant, il risque d’être assez maigre, vu le peu de choses que j’ai à raconter.

Alors, après ma lettre, j’ai eu mes parents au téléphone.

Je vais tout de suite dissiper les doutes, ça s’est bien passé.
Pour faire simple, c’est un choc, et iels ont besoin d’encaisser le coup, mais iels me soutiennent.
Je ne divulguerai pas ici le contenu de la conversation, parce que c’est très personnel, mais disons simplement que nous avons crevé beaucoup d’abcès qui gangrenaient nos relations depuis plusieurs années. Je sens vraiment qu’on repart sur des bases neuves et qu’on va pouvoir rétablir un contact direct et sain, et cela me ravit.

Et puis, on ne va pas se le cacher, j’y vois aussi un soutien immense. Mes ami.e.s font beaucoup pour moi, mais le soutien parental, je le trouve inestimable. Je sais maintenant que mon rêve de porter ma robe à paillette pour Noël n’est plus si irréaliste.

Je me sens allégée d’un poids immense.Je suis dans un état d’euphorie très avancé. Je suis simplement heureuse. J’ai envie d’aller voir la moi d’il y a un an, bébé trans tout frais, pour lui dire que tout ira bien. J’ai envie d’aller voir le mec cis en dépression que j’étais il y a quatre ans, et lui dire qu’il retrouvera le bonheur, le vrai. J’ai envie de voir le jeune ado qui commençait à se poser des questions sur son genre que j’étais il y a 11 ans et lui dire que tout va rentrer dans l’ordre, qu’il faut juste être patient.

Je me sens pousser des ailes. Je suis profondément émue. Beaucoup de personnes m’ont dit, après que j’aie envoyé la lettre hier, que le plus dur était fait. Mais je ne le ressentais pas comme ça. J’ai l’impression que maintenant c’est le cas. Le plus dur n’étais pas de le dire. Le plus dur était d’affronter la réaction. C’est pour ça qu’on a toujours peur d’annoncer ce genre de choses. Ce n’est pas la peur qui nous terrifie. C’est la réaction des gens.

Bref, je viens d’effectuer le coming out le plus important de ma vie. Il s’est bien passé. Je suis tellement excitée que j’en ai envie de pisser. Je suis très heureuse à l’heure actuelle, et je vous suis reconnaissante du soutien que vous m’avez apporté hier, mais aussi depuis le début du blog. Merci à vous.

Aline&Out : Transjournal, 26/01/2018 : Coming out 2 : Electric Boogaloo

C’est fait, ça y est.
Je viens de poster une lettre à destination de mes parents. Une lettre où je leur dis tout. Une lettre où je leur explique ma transidentité. Ses origines. Ses premiers signes. Mon déni de dix ans. Ma dépression. Tout.

Je me sens bizarre. En rentrant, j’étais en pleine crise de panique. Des larmes, des tremblements, des sanglots, le vertige. Je faisais peur à voir.

Ça fait une heure. Je me suis calmée. J’ai pris une douche. Je suis dans un état étrange. A la fois terrifiée, mais aussi sereine. Ça ne dépend plus de moi. J’ai fait ce que j’avais à faire. La balle n’est plus dans mon camp.
Je ne suis plus maîtresse de la suite des événements. C’est habituellement une sensation que je déteste. J’ai horreur de déléguer, et la phrase qui me définit le mieux je pense, c’est « On n’est jamais mieux servi que par soi-même ». J’ai horreur de subir les conséquences de choses que je ne contrôle pas. Mais cette fois c’est différent.
Cette fois, j’ai posté la lettre la plus importante de ma vie. Cette fois, pour la première fois de ma vie, je me suis réellement affirmée. Je prends mon destin en mains par cette lettre. Et c’est aussi quelque chose que j’ai écrit dans la lettre d’ailleurs. Je leur ai dit que leur avis sur la question ne changerait rien. Je leur ai dit que je les informais simplement.
Je crains leur réaction. Je ne sais absolument pas comment ils vont prendre tout ça. Encore une première fois. Pour la première fois, je n’ai aucune idée de ce à quoi ressemble mon avenir. Ou plutôt, toutes les possibilités ont une probabilité égale. Je peux recevoir un soutien inconditionnel comme me faire couper les vivres. Mais encore une fois, ça ne dépend plus de moi.

J’espère de tout cœur qu’ils m’accepteront telle que je suis, mais je ne peux pas en être sûre.

Bien sûr, je vous raconterai leur réponse dans un prochain billet.

J’en profite pour vous remercier, vous qui me lisez, certains depuis plus d’un an maintenant. Vous m’encouragez beaucoup. Vous êtes les personnes qui donnent de l’importance à mes propos. Je vous en suis éternellement reconnaissante.

On se voit de l’autre côté.

Aline&Out : Transjournal, 07/01/2018, Run for your life

Cette nuit, il m’est arrivé quelque chose de grave. Cette nuit, j’ai cru que j’allais mourir.

Je rentrais chez moi en métro. Je n’avais plus de batterie dans mes écouteurs sans fil, mais je les gardais sur les oreilles pour me sentir un peu à l’abri.

Deux mecs sont entrés dans la rame. Ils m’ont tout de suite repérée. Ils se sont approchés, et on commencé les blagues. Je me suis levée et me suis rapprochée de la porte. Je descendais à l’arrêt suivant. Et là, ils ont arrêté de rigoler. Ils m’ont encerclée. Je suis grande, mais ils étaient bien plus balèzes que moi. J’étais acculée, dos à la porte. Et tout est allé très vite. L’un d’eux a dit « Les gens comme toi ça mérite pas de vivre. » . J’ai vu un reflet. Il avait sorti un couteau. Le métro s’est arrêté. La porte derrière moi s’est ouverte. Je suis sortie en arrière, tombant à moitié, et je me suis enfuie en courant. J’ai arrêté de courir une fois à l’extérieur.

En voyant ça, j’ai sincèrement cru que j’allais y passer. Les autres personnes dans la rame n’ont rien fait. Sans doute par peur. Je les comprends.

Je ne veux pas porter plainte. Je suis une femme trans non hormonée, je sais que le dépôt de plainte ne sera rien de plus qu’une deuxième agression. Et oui Monsieur l’agent, ma robe était courte.

Je suis profondément choquée. À l’heure où des humoristes chouinent quand on leur dit que leurs blagues sont oppressives, voilà notre quotidien à nous. Ces blagues, quand on les entend, on a peur, parce qu’on sait ce que ça peut engendrer. On sait que derrière chaque blague, il y a peut-être un couteau qui attend pour faire un câlin à nos organes vitaux. Mais non, on doit vivre dans la peur pour que ces gens-là puissent être satisfaits de pouvoir dire ce qu’ils veulent.

Je suis très en colère. Je suis sous le choc. Je suis terrifiée. Le monde est affreux, réveillez-vous.

Ce soir, je hais le monde.

Aline&Out : Transjournal, 27/12/2017, Faux pas

J’ai fait une connerie. J’ai fait quelque chose dont je ne suis pas fière. J’ai fait quelque chose qu’il ne faut vraiment pas faire.

Depuis le début de ce blog, j’ai, entre autres, envie de montrer à des personnes trans en début de parcours qu’on peut s’en sortir, que tout va bien. J’essaie de me montrer la plus exemplaire possible. Je n’ai pas la prétention de dire que je le suis, mais je fais de mon mieux en tout cas. Mais là, j’ai failli. Mais je vais quand même en parler, parce que je pense ne pas être la seule à être tentée par ce genre de choses, donc je vais pouvoir peut-être en dissuader certain.e.s.

Ma mère prend un complément hormonal. Ce traitement est prescrit pour deux raisons. La ménopause, et la transition des femmes trans.

Je voyais le tube de lotion à chaque fois que je me rends dans la salle de bain chez mes parents. Il est là, il me nargue. Il contient mon salut. Au moment où j’écris ces lignes, il est à côté de moi et je ne cesse d’y jeter des regards.

Vous l’aurez deviné, j’en ai pris une dose. Il y a deux jours, je me suis retrouvée seule dans la maison le soir, et j’ai appliqué une dose entière de la lotion sur mon corps. Je ne l’ai fait qu’une fois. C’est un traitement, donc il n’y aura aucun effet, mais l’important, c’est que symboliquement, j’y ai succombé. Je pourrais recommencer. Ce tube me hante, et la tentation n’est que plus grande.

Mais ce qu’il faut savoir, c’est que mal dosés, les traitement hormonaux peuvent provoquer des cancers. C’est pour cela qu’il faut être suivi.e, afin d’établir le bon dosage.

Heureusement, je rentre chez moi demain, donc la tentation sera retirée. Mais le mal est fait. Je dois me contenir. Je dois rester patiente.

Je compte faire mon coming out à mes parents très bientôt, et donc commencer un traitement, donc mon attente ne sera plus trop longue. Mais c’est dur de s’accrocher.

En tout cas, je vous en prie, si vous vous retrouvez dans cette situation, ne succombez pas. Résistez. C’est important. Votre résolution et votre détermination sont vos meilleures armes.

Aline&Out : Transjournal, 16/12/2017, 1 an

Il y a un an jour pour jour, à la même heure, je faisais mon premier coming out. C’est donc l’occasion de faire un bilan de l’année.

Premièrement, j’ai acquis un énorme regain de confiance en moi. Il y a un an, j’étais en dépression. Cette dépression a littéralement pris fin quand j’ai reçu la réponse de l’extraordinaire personne à qui j’en avais parlé. Je me suis donc senti pousser des ailes, et j’ai passé les deux semaines suivantes à en parler à un maximum de personnes.

Deuxièmement, j’ai commencé la rédaction de ce blog. Les débuts étaient ambitieux, je voulais écrire un article par semaine, afin de m’imposer un rythme. Une idée vite abandonnée, car je n’avais clairement pas quelque chose à raconter toutes les semaines. Il y a eu quelques passages à vide, comme en ce moment, mais je suis toujours bel et bien là, et je sais que je vais avoir de la matière dans les années à venir normalement.

Troisièmement, je me suis trouvé un prénom. Ça n’a l’air de rien, mais il compte beaucoup pour moi.

Quatrièmement, jai commencé à me concocter une garde-robe féminine de plus en plus conséquente. Il en va de même pour mon stock de maquillage. J’ai d’ailleurs appris les bases du maquillage, pour mon plus grand plaisir. Quoi de mieux quand on est dysphorique que de pouvoir transformer son visage aussi radicalement ? Je laisse aussi pousser mes cheveux, qui dépassent maintenant mes épaules. Mon apparence change peu à peu.

Aujourd’hui, je suis très épanouie. Je sors souvent en femme, je fais la connaissance de beaucoup de gens, dont la majorité ne connaissent qu’Aline, et pas Lui. Des personnes sont choquées en voyant de vieilles photos de moi portant une barbe. Ça me touche beaucoup.

Parlons maintenant de mes ambitions pour l’année à venir. Tout d’abord, j’aimerais faire mon coming out auprès de mes parents. Je suis toujours terrifiée par leur potentielle réaction, mais il faudra bien le leur dire à un moment. Ensuite, j’aimerais commencer le traitement hormonal. Je n’en peux plus de ce corps, j’ai besoin qu’il change. Le plus tôt sera le mieux. Enfin, j’espère pouvoir être out publiquement d’ici un an. Vivre au quotidien sous les traits d’Aline et ne plus avoir à porter le masque d’homme.

Je profite de ce bilan pour vous remercier, vous qui lisez mes tribulations. On a pas beaucoup d’interactions, mais sachez que je tiens à vous. Vous êtes de plus en plus à me suivre, et j’en suis très touchée. Merci beaucoup.

Aline&Out : Transjournal, 23/11/2017, « Rendez-moi mon visage »

Je pense à Watchmen. Je pense à Rorschach. Justicier masqué ultra violent, détective, ayant totalement laissé sa vie personnelle de côté pour se consacrer à ses enquêtes. Je pense a lui pour une raison très simple. Ce personnage ayant tellement mis son identité de justicier en avant, son alter ego civil, Walter Kovacs, n’est plus qu’un rôle à jouer pour lui. Ainsi, lorsqu’il se fait démasquer par la police, sa réaction est de hurler « MON VISAGE, RENDEZ-MOI MON VISAGE ! »

Je comprends ce qu’il ressent. Quand je sors en femme (chose de plus en plus fréquente, pour mon plus grand bonheur), je me sens moi-même. Bien plus que quand je suis seule chez moi. Parce que j’ai besoin d’être vue et reconnue en tant que femme pour me sentir bien. Ces moments sont les meilleurs de ma vie, je ne vis que pour eux.

Quand je rentre chez moi, c’est toujours la même routine. Je retire mes vêtements. Je retire mes seins. Je retire mon soutien-gorge. Je retire mes collants, puis ma culotte, puis mon gaff. Je me retrouve nue face à mon miroir, et je me juge. Je vois ce visage maquillé et coiffé sur ce corps de mec en surpoids avec ses poils disgracieux. Je me démaquille. Et au moment de terminer, j’ai l’impression d’avoir retiré mon visage. J’ai l’impression que mon identité m’a été arrachée. J’ai remis le masque de Lui. Je ne suis plus moi, je dois être Lui. Je dois faire semblant. Le conte de fée se termine. Le carosse redevient citrouille.

Je pourrai faire des tas d’analogies, mais vous avez compris l’idée. Je sais que je suis toujours moi à l’intérieur, mais d’un coup, ça ne résonne plus a l’extérieur. Il y a comme une dissonance que je ne peux pas corriger. Je disais que ces sorries était les meilleurs moments de ma vie. Ces retours sont les pires.

Rendez-moi mon visage.

Je crois que ça s’appelle la dysphorie…