Aline&Out : Transjournal, 07/01/2018, Run for your life

Cette nuit, il m’est arrivé quelque chose de grave. Cette nuit, j’ai cru que j’allais mourir.

Je rentrais chez moi en métro. Je n’avais plus de batterie dans mes écouteurs sans fil, mais je les gardais sur les oreilles pour me sentir un peu à l’abri.

Deux mecs sont entrés dans la rame. Ils m’ont tout de suite repérée. Ils se sont approchés, et on commencé les blagues. Je me suis levée et me suis rapprochée de la porte. Je descendais à l’arrêt suivant. Et là, ils ont arrêté de rigoler. Ils m’ont encerclée. Je suis grande, mais ils étaient bien plus balèzes que moi. J’étais acculée, dos à la porte. Et tout est allé très vite. L’un d’eux a dit « Les gens comme toi ça mérite pas de vivre. » . J’ai vu un reflet. Il avait sorti un couteau. Le métro s’est arrêté. La porte derrière moi s’est ouverte. Je suis sortie en arrière, tombant à moitié, et je me suis enfuie en courant. J’ai arrêté de courir une fois à l’extérieur.

En voyant ça, j’ai sincèrement cru que j’allais y passer. Les autres personnes dans la rame n’ont rien fait. Sans doute par peur. Je les comprends.

Je ne veux pas porter plainte. Je suis une femme trans non hormonée, je sais que le dépôt de plainte ne sera rien de plus qu’une deuxième agression. Et oui Monsieur l’agent, ma robe était courte.

Je suis profondément choquée. À l’heure où des humoristes chouinent quand on leur dit que leurs blagues sont oppressives, voilà notre quotidien à nous. Ces blagues, quand on les entend, on a peur, parce qu’on sait ce que ça peut engendrer. On sait que derrière chaque blague, il y a peut-être un couteau qui attend pour faire un câlin à nos organes vitaux. Mais non, on doit vivre dans la peur pour que ces gens-là puissent être satisfaits de pouvoir dire ce qu’ils veulent.

Je suis très en colère. Je suis sous le choc. Je suis terrifiée. Le monde est affreux, réveillez-vous.

Ce soir, je hais le monde.

Publicités

Aline&Out : Transjournal, 27/12/2017, Faux pas

J’ai fait une connerie. J’ai fait quelque chose dont je ne suis pas fière. J’ai fait quelque chose qu’il ne faut vraiment pas faire.

Depuis le début de ce blog, j’ai, entre autres, envie de montrer à des personnes trans en début de parcours qu’on peut s’en sortir, que tout va bien. J’essaie de me montrer la plus exemplaire possible. Je n’ai pas la prétention de dire que je le suis, mais je fais de mon mieux en tout cas. Mais là, j’ai failli. Mais je vais quand même en parler, parce que je pense ne pas être la seule à être tentée par ce genre de choses, donc je vais pouvoir peut-être en dissuader certain.e.s.

Ma mère prend un complément hormonal. Ce traitement est prescrit pour deux raisons. La ménopause, et la transition des femmes trans.

Je voyais le tube de lotion à chaque fois que je me rends dans la salle de bain chez mes parents. Il est là, il me nargue. Il contient mon salut. Au moment où j’écris ces lignes, il est à côté de moi et je ne cesse d’y jeter des regards.

Vous l’aurez deviné, j’en ai pris une dose. Il y a deux jours, je me suis retrouvée seule dans la maison le soir, et j’ai appliqué une dose entière de la lotion sur mon corps. Je ne l’ai fait qu’une fois. C’est un traitement, donc il n’y aura aucun effet, mais l’important, c’est que symboliquement, j’y ai succombé. Je pourrais recommencer. Ce tube me hante, et la tentation n’est que plus grande.

Mais ce qu’il faut savoir, c’est que mal dosés, les traitement hormonaux peuvent provoquer des cancers. C’est pour cela qu’il faut être suivi.e, afin d’établir le bon dosage.

Heureusement, je rentre chez moi demain, donc la tentation sera retirée. Mais le mal est fait. Je dois me contenir. Je dois rester patiente.

Je compte faire mon coming out à mes parents très bientôt, et donc commencer un traitement, donc mon attente ne sera plus trop longue. Mais c’est dur de s’accrocher.

En tout cas, je vous en prie, si vous vous retrouvez dans cette situation, ne succombez pas. Résistez. C’est important. Votre résolution et votre détermination sont vos meilleures armes.

Aline&Out : Transjournal, 16/12/2017, 1 an

Il y a un an jour pour jour, à la même heure, je faisais mon premier coming out. C’est donc l’occasion de faire un bilan de l’année.

Premièrement, j’ai acquis un énorme regain de confiance en moi. Il y a un an, j’étais en dépression. Cette dépression a littéralement pris fin quand j’ai reçu la réponse de l’extraordinaire personne à qui j’en avais parlé. Je me suis donc senti pousser des ailes, et j’ai passé les deux semaines suivantes à en parler à un maximum de personnes.

Deuxièmement, j’ai commencé la rédaction de ce blog. Les débuts étaient ambitieux, je voulais écrire un article par semaine, afin de m’imposer un rythme. Une idée vite abandonnée, car je n’avais clairement pas quelque chose à raconter toutes les semaines. Il y a eu quelques passages à vide, comme en ce moment, mais je suis toujours bel et bien là, et je sais que je vais avoir de la matière dans les années à venir normalement.

Troisièmement, je me suis trouvé un prénom. Ça n’a l’air de rien, mais il compte beaucoup pour moi.

Quatrièmement, jai commencé à me concocter une garde-robe féminine de plus en plus conséquente. Il en va de même pour mon stock de maquillage. J’ai d’ailleurs appris les bases du maquillage, pour mon plus grand plaisir. Quoi de mieux quand on est dysphorique que de pouvoir transformer son visage aussi radicalement ? Je laisse aussi pousser mes cheveux, qui dépassent maintenant mes épaules. Mon apparence change peu à peu.

Aujourd’hui, je suis très épanouie. Je sors souvent en femme, je fais la connaissance de beaucoup de gens, dont la majorité ne connaissent qu’Aline, et pas Lui. Des personnes sont choquées en voyant de vieilles photos de moi portant une barbe. Ça me touche beaucoup.

Parlons maintenant de mes ambitions pour l’année à venir. Tout d’abord, j’aimerais faire mon coming out auprès de mes parents. Je suis toujours terrifiée par leur potentielle réaction, mais il faudra bien le leur dire à un moment. Ensuite, j’aimerais commencer le traitement hormonal. Je n’en peux plus de ce corps, j’ai besoin qu’il change. Le plus tôt sera le mieux. Enfin, j’espère pouvoir être out publiquement d’ici un an. Vivre au quotidien sous les traits d’Aline et ne plus avoir à porter le masque d’homme.

Je profite de ce bilan pour vous remercier, vous qui lisez mes tribulations. On a pas beaucoup d’interactions, mais sachez que je tiens à vous. Vous êtes de plus en plus à me suivre, et j’en suis très touchée. Merci beaucoup.

Aline&Out : Transjournal, 23/11/2017, « Rendez-moi mon visage »

Je pense à Watchmen. Je pense à Rorschach. Justicier masqué ultra violent, détective, ayant totalement laissé sa vie personnelle de côté pour se consacrer à ses enquêtes. Je pense a lui pour une raison très simple. Ce personnage ayant tellement mis son identité de justicier en avant, son alter ego civil, Walter Kovacs, n’est plus qu’un rôle à jouer pour lui. Ainsi, lorsqu’il se fait démasquer par la police, sa réaction est de hurler « MON VISAGE, RENDEZ-MOI MON VISAGE ! »

Je comprends ce qu’il ressent. Quand je sors en femme (chose de plus en plus fréquente, pour mon plus grand bonheur), je me sens moi-même. Bien plus que quand je suis seule chez moi. Parce que j’ai besoin d’être vue et reconnue en tant que femme pour me sentir bien. Ces moments sont les meilleurs de ma vie, je ne vis que pour eux.

Quand je rentre chez moi, c’est toujours la même routine. Je retire mes vêtements. Je retire mes seins. Je retire mon soutien-gorge. Je retire mes collants, puis ma culotte, puis mon gaff. Je me retrouve nue face à mon miroir, et je me juge. Je vois ce visage maquillé et coiffé sur ce corps de mec en surpoids avec ses poils disgracieux. Je me démaquille. Et au moment de terminer, j’ai l’impression d’avoir retiré mon visage. J’ai l’impression que mon identité m’a été arrachée. J’ai remis le masque de Lui. Je ne suis plus moi, je dois être Lui. Je dois faire semblant. Le conte de fée se termine. Le carosse redevient citrouille.

Je pourrai faire des tas d’analogies, mais vous avez compris l’idée. Je sais que je suis toujours moi à l’intérieur, mais d’un coup, ça ne résonne plus a l’extérieur. Il y a comme une dissonance que je ne peux pas corriger. Je disais que ces sorries était les meilleurs moments de ma vie. Ces retours sont les pires.

Rendez-moi mon visage.

Je crois que ça s’appelle la dysphorie…

Aline&Out : Transjournal, 31/10/2017, Rencontre

On dit que rencontrer ses idoles est toujours décevant. On y va avec des attentes énormes, et on se rend compte que ce ne sont que des personnes comme les autres. Hier soir, j’ai fait l’expérience inverse.

Sophie Labelle est une autrice dessinatrice de bandes dessinées. Elle est surtout connue pour son « Assignée Garçon », qui parle d’une adolescente transgenre et de son entourage. Et hier soir, j’ai pu la rencontrer lors d’une conférence qu’elle a donné.

Sophie Labelle n’est pas mon idole. Et je n’aime pas Assignée Garçon. Je trouve cette BD trop abrupte et pas assez pédagogique. Et sur le plan de mes goûts personnels, je n’aime pas son style visuel, et voir des enfants et adolescents s’exprimer comme des adultes, ça m’agace. Néanmoins, je pense sincèrement que le travail qu’elle fournit avec cette œuvre est important, car elle donne beaucoup de courage aux personnes trans qui la lisent, et j’ai pu vraiment m’en rendre compte hier soir, grâce aux diverses personnes qui sont intervenues.

Et à vrai dire, j’ai appris beaucoup de choses de cette rencontre. Sophie nous a parlé sans concessions de sa vision de cette œuvre, de ce qu’elle cherchait à faire avec, et de pourquoi les gens se trompaient sur son but. Et je me trompais sur son but.

En réalité, elle se fiche de faire de la pédagogie. Elle cherche simplement à faire des blagues pour faire rire les personnes trans. Et elle dit recevoir régulièrement des messages lui reprochant justement ce manque de pédagogie, ce qui la fait plutôt rire. Elle nous fait également part d’une réflexion particulièrement drôle : « On me dit que ma BD est cisphobe parce que tous les personnages transphobes sont cis. »

Et enfin, pour ce qui est de l’expression des personnages, elle nous dit qu’il s’agit du seul élément autobiographique de sa BD. En effet, jeune, elle était passionnée de littérature française du XVIIIe siècle, et s’exprimait réellement de la sorte.

Ainsi donc, j’ai appris des tas de choses, et j’ai pu observer une vision différente de la mienne. Et au final, aucune de nous deux n’a tort. Elle veut se concentrer sur le fait de soutenir les trans, je veux me concentrer sur le fait d’éduquer les cis à nous trouver normaux.ales. Je suis heureuse de m’être rendue à cette rencontre, car j’ai le sentiment d’avoir élargi mes horizons. Je ne suis toujours pas en accord avec tous ses choix, mais maintenant je les comprends. Et ça fait beaucoup de bien.

Aline&Out : Transjournal, 28/10/2017, L’invasion du deadname

Pour celleux qui ne le savent pas, le deadname est le nom de naissance d’une personne transgenre. En ce qui me concerne, c’est donc mon prénom masculin.

De manière générale, les personnes trans n’aiment pas qu’on y fasse référence. L’entendre est souvent désagréable, et se faire nommer de cette manière est tout simplement un coup de poignard.

Je n’ai jamais aimé mon deadname. Même avant la transidentité. C’était un nom qui faisait très « petit garçon ». Aujourd’hui, à presque 25 ans, ce n’est pas vraiment ce que je cherche à mettre en valeur. Que ce soit le côté enfant, ou le côté garçon. Pour les besoins de cet article, je vais le modifier, et ce sera donc Benjamin. (Pardon aux potentiels Benjamin qui me lisent, c’est le premier qui me soit passé par la tête).

Mon deadname étant assez rare, je n’ai jamais vraiment connu d’autre personne qui le porte. Je ne l’entendais donc que très peu. Une fois adulte, n’assumant plus l’aspect enfantin du prénom, je me fais appeller Ben, histoire de me vieillir un peu. Le diminutif me faisait un peu oublier.

Et puis arrive la transidentité en décembre. Arrive Aline. Je choisis le prénom méticuleusement, pour des raisons qui me sont chères. Et tout à coup, il se passe une chose très étrange.

En dix mois, j’ai plus entendu mon deadname qu’en dix ans. Déjà au travail, où ce n’étais pas très surprenant, mais où il était beaucoup prononcé. Mais j’ai aussi commencé à beaucoup l’entendre dans le milieu de l’humour. Je l’entends dans des sketches pour désigner un petit garçon un peu niais. Un vidéaste que j’ai découvert récemment le place dans presque toutes ses vidéos. Quand je sors en femme, j’entends ce prénom partout. La dernière fois, je rentrais de l’Existrans en métro, et une mère appellait son fils qui faisait le con derrière moi. « Benjamin ! Benjamin ! ». Et moi je réagissais à chaque fois, par réflexe.

Je me sens un peu idiote de faire tout un plat de ça. Mais en même temps, c’est un prénom qui ne reflète absolument pas qui je suis, et j’y suis attachée malgré moi. Je hais ce prénom. Il fait partie des choses que je veux que les gens oublient. Et ça commence. Certaines personnes ne s’en souviennent pas. D’autres ne l’ont jamais connu. Et ça me fait très plaisir.

Je m’adresse donc brièvement aux personnes que je connais personnellement : le jour où vous vous rendez compte que vous avez oublié mon deadname, prévenez-moi. Vous me ferez extrêmement plaisir.

Et aux autres, je suis et je resterai Aline.

Aline&Out : Transjournal, 22/10/2017, La marche vers ma vie

Oui, je voulais mettre un titre un peu pompeux. Notez que ça n’a rien à voir avec la manifestation de nos ami.e.s anti-avortement.

Cette semaine a été lourde de sens pour moi. Hier, le 21 octobre, j’ai participé à la marche de l’Existrans, une marche pour revendiquer les droits des personnes transgenres et intersexes. Et bien qu’il y ait eu moins de moments d’émotion qu’à la Pride pour moi, j’ai tout de même passé la marche entière à me dire que j’étais beaucoup moins seule que je ne le croyais. Et mine de rien, ça fait beaucoup de bien. Tout à coup, nous sommes une communauté. Je le savais, bien sûr, mais je ne l’avais jamais vraiment ressenti en dehors d’Internet.

Mon autre constat a été que durant la marche, je ne recevais aucun regard étrange. J’étais une personne parmis d’autres. Je ne m’en suis pas rendue compte tout de suite, mais un peu plus tard, quand je me suis éloignée de la manifestation avec des amies, et que les regards insistants ont recommencé. Il ne m’avaient pas manqué.

Mais, croyez-le ou non, il s’est passé quelque chose de beaucoup plus important pour moi cette semaine. J’ai franchi un cap capital. J’ai rédigé une lettre de coming out à l’attention de mes parents. J’ai demandé à quelques amies de la relire, afin de m’apporter un regard extérieur plus objectif, pour éviter d’être dans l’agression ou la surcharge d’informations. Au final, je suis contente du résultat. Reste à l’envoyer. Et cette perpective, vous vous en doutez, me terrifie. Je sais que je vais l’envoyer bientôt, mais il va me falloir beaucoup de courage pour cela.

En fin de compte, je suis heureuse. Je progresse toujours, je franchis des étapes de plus en plus sérieuses, et je sens que ma transidentité est de plus en plus concrète, palpable, dans ma vie de tous les jours. Et ce sentiment me remplit de joie. J’ai la sensation d’être en route vers ce que doit être ma vie. Ma vraie vie. Ma vie de femme.