Aline&Out : Transjournal, 31/10/2017, Rencontre

On dit que rencontrer ses idoles est toujours décevant. On y va avec des attentes énormes, et on se rend compte que ce ne sont que des personnes comme les autres. Hier soir, j’ai fait l’expérience inverse.

Sophie Labelle est une autrice dessinatrice de bandes dessinées. Elle est surtout connue pour son « Assignée Garçon », qui parle d’une adolescente transgenre et de son entourage. Et hier soir, j’ai pu la rencontrer lors d’une conférence qu’elle a donné.

Sophie Labelle n’est pas mon idole. Et je n’aime pas Assignée Garçon. Je trouve cette BD trop abrupte et pas assez pédagogique. Et sur le plan de mes goûts personnels, je n’aime pas son style visuel, et voir des enfants et adolescents s’exprimer comme des adultes, ça m’agace. Néanmoins, je pense sincèrement que le travail qu’elle fournit avec cette œuvre est important, car elle donne beaucoup de courage aux personnes trans qui la lisent, et j’ai pu vraiment m’en rendre compte hier soir, grâce aux diverses personnes qui sont intervenues.

Et à vrai dire, j’ai appris beaucoup de choses de cette rencontre. Sophie nous a parlé sans concessions de sa vision de cette œuvre, de ce qu’elle cherchait à faire avec, et de pourquoi les gens se trompaient sur son but. Et je me trompais sur son but.

En réalité, elle se fiche de faire de la pédagogie. Elle cherche simplement à faire des blagues pour faire rire les personnes trans. Et elle dit recevoir régulièrement des messages lui reprochant justement ce manque de pédagogie, ce qui la fait plutôt rire. Elle nous fait également part d’une réflexion particulièrement drôle : « On me dit que ma BD est cisphobe parce que tous les personnages transphobes sont cis. »

Et enfin, pour ce qui est de l’expression des personnages, elle nous dit qu’il s’agit du seul élément autobiographique de sa BD. En effet, jeune, elle était passionnée de littérature française du XVIIIe siècle, et s’exprimait réellement de la sorte.

Ainsi donc, j’ai appris des tas de choses, et j’ai pu observer une vision différente de la mienne. Et au final, aucune de nous deux n’a tort. Elle veut se concentrer sur le fait de soutenir les trans, je veux me concentrer sur le fait d’éduquer les cis à nous trouver normaux.ales. Je suis heureuse de m’être rendue à cette rencontre, car j’ai le sentiment d’avoir élargi mes horizons. Je ne suis toujours pas en accord avec tous ses choix, mais maintenant je les comprends. Et ça fait beaucoup de bien.

Publicités

Aline&Out : Transjournal, 28/10/2017, L’invasion du deadname

Pour celleux qui ne le savent pas, le deadname est le nom de naissance d’une personne transgenre. En ce qui me concerne, c’est donc mon prénom masculin.

De manière générale, les personnes trans n’aiment pas qu’on y fasse référence. L’entendre est souvent désagréable, et se faire nommer de cette manière est tout simplement un coup de poignard.

Je n’ai jamais aimé mon deadname. Même avant la transidentité. C’était un nom qui faisait très « petit garçon ». Aujourd’hui, à presque 25 ans, ce n’est pas vraiment ce que je cherche à mettre en valeur. Que ce soit le côté enfant, ou le côté garçon. Pour les besoins de cet article, je vais le modifier, et ce sera donc Benjamin. (Pardon aux potentiels Benjamin qui me lisent, c’est le premier qui me soit passé par la tête).

Mon deadname étant assez rare, je n’ai jamais vraiment connu d’autre personne qui le porte. Je ne l’entendais donc que très peu. Une fois adulte, n’assumant plus l’aspect enfantin du prénom, je me fais appeller Ben, histoire de me vieillir un peu. Le diminutif me faisait un peu oublier.

Et puis arrive la transidentité en décembre. Arrive Aline. Je choisis le prénom méticuleusement, pour des raisons qui me sont chères. Et tout à coup, il se passe une chose très étrange.

En dix mois, j’ai plus entendu mon deadname qu’en dix ans. Déjà au travail, où ce n’étais pas très surprenant, mais où il était beaucoup prononcé. Mais j’ai aussi commencé à beaucoup l’entendre dans le milieu de l’humour. Je l’entends dans des sketches pour désigner un petit garçon un peu niais. Un vidéaste que j’ai découvert récemment le place dans presque toutes ses vidéos. Quand je sors en femme, j’entends ce prénom partout. La dernière fois, je rentrais de l’Existrans en métro, et une mère appellait son fils qui faisait le con derrière moi. « Benjamin ! Benjamin ! ». Et moi je réagissais à chaque fois, par réflexe.

Je me sens un peu idiote de faire tout un plat de ça. Mais en même temps, c’est un prénom qui ne reflète absolument pas qui je suis, et j’y suis attachée malgré moi. Je hais ce prénom. Il fait partie des choses que je veux que les gens oublient. Et ça commence. Certaines personnes ne s’en souviennent pas. D’autres ne l’ont jamais connu. Et ça me fait très plaisir.

Je m’adresse donc brièvement aux personnes que je connais personnellement : le jour où vous vous rendez compte que vous avez oublié mon deadname, prévenez-moi. Vous me ferez extrêmement plaisir.

Et aux autres, je suis et je resterai Aline.

Aline&Out : Transjournal, 22/10/2017, La marche vers ma vie

Oui, je voulais mettre un titre un peu pompeux. Notez que ça n’a rien à voir avec la manifestation de nos ami.e.s anti-avortement.

Cette semaine a été lourde de sens pour moi. Hier, le 21 octobre, j’ai participé à la marche de l’Existrans, une marche pour revendiquer les droits des personnes transgenres et intersexes. Et bien qu’il y ait eu moins de moments d’émotion qu’à la Pride pour moi, j’ai tout de même passé la marche entière à me dire que j’étais beaucoup moins seule que je ne le croyais. Et mine de rien, ça fait beaucoup de bien. Tout à coup, nous sommes une communauté. Je le savais, bien sûr, mais je ne l’avais jamais vraiment ressenti en dehors d’Internet.

Mon autre constat a été que durant la marche, je ne recevais aucun regard étrange. J’étais une personne parmis d’autres. Je ne m’en suis pas rendue compte tout de suite, mais un peu plus tard, quand je me suis éloignée de la manifestation avec des amies, et que les regards insistants ont recommencé. Il ne m’avaient pas manqué.

Mais, croyez-le ou non, il s’est passé quelque chose de beaucoup plus important pour moi cette semaine. J’ai franchi un cap capital. J’ai rédigé une lettre de coming out à l’attention de mes parents. J’ai demandé à quelques amies de la relire, afin de m’apporter un regard extérieur plus objectif, pour éviter d’être dans l’agression ou la surcharge d’informations. Au final, je suis contente du résultat. Reste à l’envoyer. Et cette perpective, vous vous en doutez, me terrifie. Je sais que je vais l’envoyer bientôt, mais il va me falloir beaucoup de courage pour cela.

En fin de compte, je suis heureuse. Je progresse toujours, je franchis des étapes de plus en plus sérieuses, et je sens que ma transidentité est de plus en plus concrète, palpable, dans ma vie de tous les jours. Et ce sentiment me remplit de joie. J’ai la sensation d’être en route vers ce que doit être ma vie. Ma vraie vie. Ma vie de femme.

Aline&Out : Transjournal, 03/10/2017, Sexualité

Je vais aborder un sujet dont je parle assez peu. Je vais parler de sexe.

Pour savoir pourquoi j’en parle si peu, je vais contextualiser un peu. Pour commencer, je suis bisexuelle, avec une préférence pour les femmes. Ma dernière vraie relation sexuelle remonte à quatre ans et demi. Je suis arrivée à un stade où le sexe ne me manque plus vraiment. C’est plus un bon souvenir.

Néanmoins, depuis longtemps, je ressens un fort manque affectif. Je suis de ces personnes qui haïssent la solitude et vivent mal le célibat. Je me soigne, je prends soin de moi, mais je préfèrerais avoir quelqu’un pour m’épauler, et que je puisse épauler. Un partenariat sentimental pour ainsi dire.

Sauf que voilà, aujourd’hui, je suis terrifiée par le sexe. Parce qu’à ce jour, je n’ai eu que des relations hétérosexuelles avec le rôle masculin. Donc vous voyez ce que je peux vouloir dire quand je dis que j’appréhende la prochaine fois. Et de ce fait, je pense que je me crée un blocage. Je veux être avec quelqu’un, mais j’ai peur de faire n’importe quoi au lit. Voire de ne pas y prendre de plaisir du tout. Après tout, je n’ai jamais été confrontée à l’intimité avec quelqu’un depuis mon coming out. Et me connaissant, je risque d’être très embarassée par ce corps.

Je suis à un stade de ma réflexion où je préfèrerais presque une relation sans sexe à une relation où il m’angoisse.

Je suis perdue vis-à-vis de ça, sincèrement. Je ne sais ni ce dont j’ai besoin, ni ce que je veux. Et je ne le saurai qu’en m’y confrontant. Mais je n’arrive pas à m’y confronter sans savoir.

Bref, je reste seule, et je me masturbe.

Aline&Out : Transjournal, 30/09/2017, Cheveux

Cette semaine, j’ai réalisé que j’avais un anniversaire à fêter.

Cela fait un an que je suis allée me faire couper les cheveux pour la dernière fois.

Mais avant de parler de ça, je vais contextualiser un peu. Avant mon coming out, j’ai toujours eu des problèmes avec mes cheveux. Je voulais les faire pousser, mais mon entourage m’incitait à les couper court. Et à regrets, j’obéissais. Mes dernières années en tant que garçon, j’allais chez le coiffeur tous les six mois environ, je poussais parfois à huit mois. Je me les faisais couper assez court (j’amenais une photo de David Tennant dans Doctor Who comme modèle, donc vous pouvez imaginer la longueur), et je les laissais pousser jusqu’au bas de mes oreilles environ.

Mais là, je n’ai jamais eu les cheveux aussi longs. Ils descendent toute ma nuque à l’arrière, et arrivent sous mon menton à l’avant. Je peux les coiffer, les attacher, choses que je ne pouvais pas trop faire auparavant.

Je sais bien que c’est superficiel. Je sais bien que l’amalgame entre cheveux longs et féminité est un stéréotype de genre. Mais je choisis de me conformer à ce stéréotype (et à d’autres d’ailleurs). C’est un moyen de trancher avec mon visage aux formes masculines. Je peux recadrer ma mâchoire et mon front pour qu’ils paraissent moins saillants. Ça me convient.

Je vois de plus en plus la différence entre mon apparence féminine et mon apparence masculine. Et je me coiffe différemment dans ces deux aspects. Je fais de moins en moins attention à mon look quand je suis en garçon. Je ne suis vraiment pas un garçon très séduisant. Encore moins que je ne l’ai été par le passé. Mais ça me rassure. J’ai le sentiment de commencer à glisser vers la féminité qui m’a été refusée à la naissance. Et c’est bon.

Aline&Out : Transjournal, 17/09/2017, Chair patriarcale

Comme je l’ai dit il y a peu, je suis une mauvaise trans. J’ai des opinions impopulaires dans la communauté. En tout cas en ce qui concerne mon propre cas. L’une d’elles est le fait que je sois devenue trans.

Je voudrais revenir sur l’une des raisons qui m’ont faite devenir trans. Il y a bien sûr la dysphorie, présente depuis un moment, mais il y a autre chose. Depuis l’enfance, on peut dire que j’ai eu honte d’être un garçon. J’avais honte d’appartenir à ce groupe oppresseur. Évidemment, je ne le formulais pas comme ça quand j’étais petit, mais l’idée était là. Les garçons étaient méchants avec les filles, et ça me peinait d’être associés à eux.

Au final, je me suis rendue compte que le patriarcat était inscrit dans ma chair, et que la transidentité était un moyen de vaincre cette chair, de la détruire, de la transformer, afin de sortir cette immondice de mon corps.

Ma dysphorie est principalement centrée sur mes organes génitaux, et je dis souvent que quand je me retrouve nue, j’ai envie de tirer dessus jusqu’à les arracher. Et bien ce n’est pas seulement un problème physique, c’est aussi le symbole phallique qui est attaché à moi que je veux abolir. Je ne veux plus être porteuse de ça. Le phallus doit tomber.

La société me considère pour le moment comme un homme. Et de ce fait, je bénéficie de privilèges. Privilèges cis, privilèges d’homme. Et vous savez quoi ? Je suis heureuse de perdre ces privilèges. Je n’en veux plus. Ils me révulsent. Ils sont le point de départ de tout ça. Moi, petit garçon, qui ne comprend pas pourquoi il est plus important que les filles. Maintenant, j’ai compris. La société avait décidé que je devais être plus important. Et je sais qu’à moi seule, je ne pourrai pas la changer cette société. Alors en attendant, je rejette cette décision qui n’est pas la mienne, et je refuse les cadeaux qu’elle m’octroie.

Je suis une femme. Plus que mon genre, c’est aussi ma conviction politique.

Aline&Out : Transjournal, 06/09/2017, Solo

Aujourd’hui était un jour important.

Aujourd’hui, je suis sortie de chez moi seule, en fille.

Je devais retrouver une amie pour déjeuner, et la dernière fois, j’avais parler de sortir seule. Et mine de rien, je me suis rendue compte que j’en avais vraiment envie. J’ai donc décidé de lui faire la surprise.

J’ai été extrêmement stressée au début. J’ai eu droit a beaucoup de regards insistants, notamment sur le quai bondé du métro. Mais rien d’i surmontable.

Arrivée à destination, un homme sur le quai m’a crié « Hé garçon ! Pourquoi tu t’habilles en fille ?! ». J’ai pressé le pas, n’écoutant pas la suite de ses vociférations. Il était alcoolisé, et l’espace d’une minute, j’ai eu très peur qu’il me suive et m’agresse. Mais je suis sortie saine et sauve, et j’ai retrouvé mon amie.

J’ai ensuite passé l’après-midi avec une autre amie, et tout s’est très bien passé, si ce n’est toujours les regards et un « Est-ce que t’es gay ? » rapidement reconduit par un « Ta gueule » de mon acolyte (du coup, merci) avant même que je comprenne ce que le type avait marmonné.

Au final, je n’ai pas été très longtemps seule, mais suffisamment pour prendre la température, et savoir comment ça fait de ne pas avoir de filet. J’ai plutôt aimé l’experience, et j’ai fini la journée pleine de confiance en moi.

Et en bonus, j’ai bu un verre en fin d’après-midi à une terrasse, et nous avons eu droit à un « Mesdemoiselles » de la part de la patronne, et un « bonne soirée à toutes les deux » en partant. C’est du détail, mais qu’est-ce que ça fait du bien !